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“Fides”

therapeutedelphine
7 janv.
8 min de lecture

Je ne peux pas dire qu’un jour j’ai cru en ce Dieu que les religions proclament. Quelque chose a toujours sonné faux. Pourtant, je n’ai jamais douté qu’une force existe, invisible à nos yeux, et qui nous permet de donner un sens à ce passage sur terre. Comme l’écrivait Antoine de Saint-Exupéry : « On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux. »


Je ne pourrais donc pas me définir comme athée, puisque l’athéisme désigne celui qui ne croit en rien. Je me reconnais davantage dans le déisme : une position philosophique qui admet l’existence d’une divinité, sans se rattacher à aucune religion instituée.


Un jour, au détour d’une lecture, une phrase a profondément résonné en moi : « La religion divise et la foi unit. » Et en observant de plus près le mot religion, on découvre une certaine ambivalence. Sa double étymologie en témoigne. D’un côté, le verbe latin “religere”, qui signifie « recueillir, réfléchir » : une approche noble, invitant à penser la religion. Mais de l’autre, le verbe “religare”, qui signifie « attacher, relier ». Ce terme « attachement » porte une charge plus lourde : il suggère une forme d’asservissement, alors que l’amour véritable nous offre la liberté.


À l’inverse, le mot foi tire son origine du latin “fides”, qui signifie « confiance ». Quel mot lumineux ! Il ouvre la porte de notre liberté. À l’opposé, nous trouvons : anxiété, crainte, défiance, doute, méfiance, soupçon… et jusqu’à la peur. Or cette peur nous sépare de l’amour et nous enchaîne aux illusions de notre ego.


Je me suis aussi demandée pourquoi, dans tant de traditions religieuses, nous honorons une puissance extérieure à nous-mêmes. Lorsque nous parlons de Dieu, nous levons spontanément les yeux vers le ciel. J’ai fini par trouver une première réponse dans l’étymologie du mot Dieu, issu du latin “deus”, lui-même rattaché à la racine indo-européenne “dei", qui signifie « briller ». Cette racine, élargie en “deiwo” et en “dyew”, sert à désigner le ciel lumineux comme divinité, ainsi que les êtres célestes.


Pourtant, mes interrogations ne se sont pas arrêtées là. Car ce mot « Dieu » traverse la Bible, ce livre que certains présentent comme la parole même de Dieu. Mais la Bible n’est pas tombée du ciel : elle s’est élaborée au fil des siècles. Les récits, les lois, les prières qui la composent furent rédigés à des époques diverses, médités, repris, traduits, avant d’adopter la forme que nous connaissons.


L’Ancien Testament, notamment, fut d’abord transmis oralement avant d’être consigné sur papyrus ou parchemin. Rédigé en hébreu, parfois en araméen, il fut traduit en grec dès le IIIᵉ siècle avant notre ère, pour les Juifs établis en Égypte qui ne comprenaient plus l’hébreu. L’ensemble de la Bible s’est ainsi écrit du VIIIᵉ siècle avant Jésus-Christ jusqu’au IIᵉ siècle après. Puis, au XVe siècle, Gutenberg l’imprima pour la première fois. Les autorités religieuses affirma qu’elle fut dictée par Dieu aux prophètes, cette idée fut remise en question dès le XVIIᵉ siècle, notamment par Spinoza, qui mit en lumière ses incohérences. 


La découverte majeure survint au XXᵉ siècle, en 1947, lorsqu’un jeune bédouin, cherchant ses chèvres, découvrit dans une grotte de Qumrân, en Judée, des jarres contenant des manuscrits. Entre 1947 et 1956, onze grottes livrèrent près de 87 000 fragments, issus de 870 manuscrits, dont 220 bibliques, rédigés sur parchemin ou papyrus, principalement en hébreu, mais aussi en araméen et en grec.


Ainsi, la Bible apparaît comme le fruit d’un immense processus d’agrégation : un tissage de mythes et de légendes, de traditions orales et de récits historiques. Si nous n’en possédons aujourd’hui que des copies de copies, comment être certains que les textes actuels reflètent fidèlement leur forme originelle ?


Mais tout cela est un autre débat…


Revenons alors au cœur de mon questionnement. Si la Bible fut écrite par des hommes, n’est-ce pas leur propre représentation de Dieu qu’elle reflète ? Le terme qui s’en rapproche le plus, dans les premiers textes sacrés est sans doute  “Elohim”. Mais ce mot est particulier : morphologiquement pluriel, il s’accorde pourtant avec un verbe au singulier. Les textes laissent entrevoir que ce pluriel désignerait l’unité de l’homme et de la femme. Elohim serait donc une divinité à double polarité, réunissant le masculin et le féminin. Dans la Genèse (1,27), il est dit : « Dieu (Elohim) créa l’homme à son image », c’est-à-dire l’homme et la femme. Cette unité se révèle lorsque l’homme et la femme ne font plus qu’un, dans l’acte d’amour, dont le miracle est la création d’un enfant.


Il est frappant de constater que, pendant des siècles, la sexualité et la mort furent des tabous et le demeurent encore aujourd’hui. Pourtant, elles sont les deux portes essentielles de notre existence : l’une par laquelle nous venons, l’autre par laquelle nous repartons. Comment trouver un sens à la vie si nous naissons d’un tabou ? Cela instille en nous une culpabilité inconsciente. Alors qu’en vérité, nous sommes le fruit d’un miracle : celui de la vie, celui de Dieu.


La seconde réponse à ma question inaugurale, “Pourquoi tant de traditions religieuses nous invitent-elles à honorer une puissance extérieure à nous-mêmes” ?, tient sans doute à cette soif de verticalité qui habite l’homme. Aristote voyait déjà en lui l’être capable de s’élever. Sophocle, à travers le mythe d’Œdipe et l’énigme de la sphinge, éclaire cette quête : « Qui marche à quatre pattes le matin, à deux le midi, à trois le soir, et dont la fragilité croît avec le nombre de ses appuis ? » La réponse est l’homme : le nourrisson rampant, l’adulte debout, le vieillard appuyé sur sa canne. Mais au-delà de l’image, c’est la question implicite qui demeure brûlante : qu’est-ce que l’homme ?

Le mot même d’exister, issu du latin “exsistere”, porte en lui cette dynamique : sortir de soi, se manifester, s’élever. Exister, c’est se tenir debout, s’arracher à la fusion première pour se dévoiler au monde. Mais tant que l’homme reste captif d’un maître, d’un objet ou d’un attachement, il ne peut goûter à la véritable liberté ni donner sens à sa vie.


Ainsi, dès la naissance, l’être humain porte en lui cette aspiration à grandir, à tendre vers un horizon plus vaste, ce que l’on pourrait nommer le grand, ou l’accomplissement. Pourtant, avant de marcher seul, il lui faut des racines stables, un sol sûr. La psychologie du développement nous l’enseigne : l’enfant ne peut accéder à l’autonomie qu’en s’appuyant sur une base sécurisante, lui permettant de franchir les étapes décisives, la fusion avec la mère, la rencontre du père, les stades oral, anal, œdipien, et bien d’autres.


Mais ce chemin, nous le savons, n’est jamais lisse. À chaque détour se dressent les blessures de l’existence : l’abandon, le rejet, l’humiliation… parfois même le traumatisme, qui viennent fissurer la confiance, ébranler l’estime de soi et troubler l’élan vers la verticalité.


Et pourtant, malgré ces failles, l’homme continue d’avancer. Peut-être est-ce là son mystère : sa capacité à transformer ses blessures en passage, ses chutes en tremplin, ses fragilités en ouverture vers plus grand que lui. Car c’est souvent dans la faille que se glisse la lumière, dans le manque que s’éveille le désir, dans la douleur que naît la quête de sens.


Ainsi, l’aspiration à se tourner vers le haut, vers ce qui nous dépasse, pourrait bien être moins une soumission qu’une réponse : la reconnaissance intime que l’homme ne se suffit pas à lui-même. La verticalité, dès lors, n’est pas seulement une posture du corps, mais un mouvement de l’âme : l’élan de se redresser après la chute, de chercher l’invisible au cœur du visible, de tendre vers ce que certains nomment Dieu, d’autres Vérité, ou encore Beauté.


L’homme existe vraiment lorsqu’il s’élève. Et peut-être que l’honoration d’une puissance extérieure n’est, au fond, que le reflet de ce profond désir intérieur : celui de rejoindre ce qui nous appelle, au-delà de nous-mêmes.


S’élever… c’est d’abord une confidence, un dialogue de soi à soi. C’est croire assez en sa propre lumière pour briser les attaches qui nous retiennent, ces liens d’or qui nous enserrent et que nous appelons parfois « sécurité ».

Toujours, nous attendons qu’un regard nous sauve, qu’un signe de l’univers nous guide, que Dieu nous tende la main. Mais n’est-ce pas une illusion ? Une faille secrète de l’âme, qui nous fait croire que nous existons seulement dans les yeux de l’autre, parce qu’au-dedans, tout résonne si vide.

Alors je me suis demandée : et si Dieu, Elohim, le Divin, n’était pas ailleurs, mais déjà tapi en nous ? 


J’ai cherché à prier. J’étais gauche, hésitante. Je me suis agenouillée par humilité. Je n’ai pas voulu joindre mes mains, ce geste ancien, né des chaînes des prisonniers, qui priaient avant le supplice. J’ai préféré déposer mon visage dans le creux de mes paumes. 

Un instant, j’ai cru me recevoir, m’accueillir enfin. Mais du silence n’est monté que le vide, un vide vibrant, où j’ai entendu, peut-être, l’écho d’une voix familière, la mienne et pourtant tellement étrangère.


Ce vide m’a contrainte à plonger en moi. J’ai compris que ma soif de savoir n’était qu’une tentative maladroite pour combler l’absence, mais qu’au fond, si je me dénudais de tout masque, je n’étais qu’une maison abandonnée. Une demeure aux murs écaillés, où mon âme crépite encore, tel un fil électrique prêt à s’éteindre, pour donner l’illusion qu’elle est toujours habitée.


Alors, oui, je me pare aux yeux des autres. J’habille mes manques de grands discours sur la spiritualité, la psychologie, la médecine chinoise… Je tente d’alimenter la part de moi qui persiste à avancer, comme on entretient une flamme fragile. Tout cela pour donner sens à mon passage sur terre, mais surtout pour voiler l’abîme silencieux qui m’habite.


Quand donc ai-je décidé de m’abandonner ? À quel instant ai-je jugé que cela ne valait plus la peine d’essayer ? Que ce sanctuaire intérieur n’avait pas grande valeur ?

Ces questions m’ont suivi des jours durant, jusqu’à me ramener à la foi. En scrutant les religions, j’ai découvert qu’un même mot s’y dressait comme un pilier : l’amour. Mais qu’est-ce donc que l’amour ? J’ai cherché à le nommer, à le vêtir de mots, et je me suis sentie si démunie… Alors je me suis tournée vers les textes : la Bible, la Kabbale. Là, des réponses se sont ouvertes.


L’amour est un lien aux visages innombrables. « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Cette phrase m’a ramenée à l’origine du mot aimer, issu du latin amāre, qui signifie « aller vers ». L’amour n’est donc pas un état figé, mais un mouvement, une action, un élan. En hébreu, Ahavah se traduit par « donner ».


Alors la prière n’est pas supplique ni attente, mais offrande. Elle est ce geste par lequel j’honore la demeure du divin, chaque fois que je m’accueille au plus profond de mon être. Là, je célèbre et respecte le divin qui m’habite.

Dès l’instant où nous renonçons au divin qui sommeille en nous, nous scellons un pacte secret avec le démon de la peur. Il s’installe alors dans notre demeure, y prend ses aises, et nous persuade de forger nous-mêmes les chaînes de nos attachements fragiles. Nous restons là, dociles, à attendre qu’une main extérieure vienne rompre ces liens trop lourds.


Pourtant, la clé se trouve en nous. Il nous faut retrouver la foi,  cette confiance profonde en notre propre être, afin de nous rappeler que nous sommes nous-mêmes ce divin, et que nous devons l’honorer. Lui offrir le plus pur de ce que nous portons, pour ensuite le partager avec ceux qui, en chemin, ont perdu la lumière de leur foi intérieure.

Croire en nous n’effacera pas les épreuves que le destin a semées, mais cette foi nous rappellera qu’à chaque pas, quoi qu’il advienne, nous pouvons nous appuyer sur notre force intime : notre capacité à nous protéger, à nous rassurer, à nous aimer comme on chérit un joyau. Alors seulement, et uniquement alors, nous pourrons accueillir l’amour de l’autre,  non dans une dépendance enchaînée, mais comme une bénédiction, un pur cadeau de la vie.










 
 
 

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