L’abîme sous les visages
On croit se connaître.
On croit connaître les autres. On prononce leurs noms comme des certitudes, comme si appeler quelqu’un suffisait à le contenir. Comme si quelques souvenirs partagés, quelques gestes répétés, suffisaient à épuiser le mystère d’un être.
Mais ce que nous appelons “connaître” n’est souvent qu’une habitude.
Une reconnaissance.
Une familiarité qui rassure, mais qui ne révèle presque rien.
Regarde ta mère.
Tu connais son rire, ses silences, peut-être même ses colères. Tu connais ses habitudes, ses phrases, ses regards. Tu crois la connaître parce que tu sais comment elle réagit, parce que tu peux anticiper ses gestes. Mais ce que tu connais, en réalité, c’est la manière dont elle existe dans ton monde.
Tu ne connais pas la femme qu’elle est lorsqu’elle est seule face à elle-même.
Tu ne connais pas les pensées qu’elle n’a jamais dites.
Tu ne connais pas les renoncements qu’elle a enfouis, ni les désirs qu’elle n’a pas osé vivre.
Tu ne connais pas la mémoire souterraine qui habite son corps, ces traces invisibles, ces émotions anciennes qui se réveillent sans prévenir, qui modifient une respiration, un ton, un regard… sans jamais se montrer entièrement.
Tu ne connais pas la vibration intime de son être.
Personne ne la connaît entièrement.
Peut-être même pas elle.
Et cela est vrai pour chacun.
Tes amis. Ton partenaire. Tes frères, tes sœurs.
Ils ne sont pas ce que tu crois voir d’eux. Ils sont des profondeurs en mouvement, des territoires vivants, impossibles à réduire à une seule histoire.
Alors la question se retourne. Brutale, nue :
Et toi ?
Toi qui crois être “toi”.
Toi qui te racontes chaque jour qui tu es.
Est-ce que tu te connais réellement ?
Pas ton identité sociale.
Pas tes goûts.
Pas tes réponses toutes faites.
Mais toi, sans récit.
Connais-tu ce qui te traverse avant que tu ne le transformes en mots ?
Connais-tu cette part de toi qui réagit avant que tu comprennes pourquoi ?
Cette crispation soudaine, cette peur sans objet, cette attirance inexplicable ?
Sais-tu d’où viennent tes élans, ou seulement où tu les justifies après coup ?
Nous passons notre vie à habiter une version racontée de nous-mêmes.
Une surface cohérente, rassurante.
Mais sous cette surface, il y a autre chose.
Un courant.
Un chaos organisé.
Une mémoire qui ne parle pas la langue de la logique.
Se connaître, ce n’est pas accumuler des réponses.
C’est se tenir au bord de cet abîme sans fuir.
C’est sentir, vraiment sentir,
sans chercher immédiatement à comprendre, à expliquer, à contrôler.
Sentir ce qui tremble en soi quand quelque chose nous touche.
Sentir là où ça résiste, là où ça appelle, là où ça se ferme.
Sentir ce qui, en nous, vit indépendamment de l’image que nous avons construite.
C’est accepter que nous soyons traversés par des forces contradictoires.
Que nous soyons à la fois clairs et opaques, lucides et aveugles, présents et absents à nous-mêmes.
Se connaître, c’est peut-être renoncer à se posséder.
C’est cesser de croire que l’on peut se saisir entièrement.
C’est entrer dans une relation vivante avec soi, une relation qui évolue, qui échappe, qui surprend.
Et peut-être que la vérité la plus profonde est celle-ci :
nous ne sommes pas des identités fixes à découvrir,
mais des expériences en train de se vivre.
Alors connaître l’autre devient impossible au sens absolu.
Et se connaître aussi.
Mais il reste quelque chose.
Une présence.
Une attention.
Une écoute radicale.
Pas pour enfermer, mais pour rencontrer.
Et dans cette rencontre, fragile, instable, toujours incomplète,
il y a peut-être la seule forme de vérité accessible :
celle d’être là,
au plus près de ce qui se vit,
sans prétendre le contenir.




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