Je suis une cathédrale
Quelle est cette part de nous à laquelle nous accédons qu’en fermant les yeux ? Ce lieu où s’installe le silence, semblable à une plongée vers l’inconnu intérieur. Plus nous descendons dans cet abîme, plus la lumière se retire, et avec elle naît une pression, une lourdeur, comme si les profondeurs elles-mêmes nous mettaient à l’épreuve. Là, l’ivresse de l’âme se touche presque du bout des doigts, frôlant la frontière fragile où la folie semble guetter, prête à nous happer.
Pourquoi redoutons-nous tant ce lieu ? Est-ce le sanctuaire de nos peurs, de nos angoisses, de cette vérité intime que nous refoulons ? Faudrait-il embrasser la nuit de ce vide pour accéder à l’éclat divin en nous ?
J’entrevois que le courage réside précisément là : oser la descente, palier par palier, avec patience et constance, afin de ne pas s’égarer dans les ténèbres, mais d’y glaner des éclats, des sensations, des révélations. Mais jusqu’où plonger ? Jusqu’où supporter cette confrontation avec soi-même ?
L’âme… est-ce là qu’elle demeure ?
Son nom, en grec, signifie "souffle". En vieil anglais, sawl désignait le “soi”, la “vie”, l’“existence animée”. Souffle, vie, essence : autant de définitions qui l’enracinent dans le mouvement même de l’être.
Un jour, dans un rêve, j’ai vu mon âme. Elle flottait comme une bulle dans l’espace infini, et, à l’intérieur, une brume grise s’agitait doucement. Je savais que c’était elle. Solitaire, pas forcément lumineuse, mais mystérieuse. Depuis, je cherche le sens de cette vision : peut-être est-ce là notre divinité intime ?
Faut-il alors lever les yeux vers les étoiles, tendre nos doigts pour effleurer leur lumière ? Mais comme au fond des mers, l’excès de hauteur ou de profondeur nous condamne : sans souffle, nous périssons.
Ainsi, l’âme ne survit ni dans l’abîme, ni dans l’ivresse des hauteurs. Elle est souffle, respiration. Elle est le va-et-vient qui nous maintient dans l’équilibre fragile entre ciel et terre.
À l’image de l’amour, elle est mouvement. Descente, remontée. Inspiration, expiration. Elle s’ancre dans ce vide subtil qui existe entre les deux, ce battement suspendu où le souffle s’arrête avant de renaître. N’est-ce pas cela qui nous effraie : la rencontre de notre propre limite ?
Le vide, disait Descartes, est un espace sans corps, sans réalité matérielle. Pourtant, à cet endroit de l’absence, il nous faut une confiance totale, la foi en notre corps, qui sait, quand notre esprit se perd.
Et toujours, ce souffle. Lui seul nous autorise à franchir le seuil de la vie : il nous accueille dans le premier cri et nous abandonne dans le dernier silence.
Suite à mon rêve, je me suis penchée sur l’étymologie du mot univers. Il vient du latin universus, « tourné de façon à faire un tout ».
Et soudain, tout me ramène à cette idée d’élévation, non pas simplement se dresser vers le ciel, mais rassembler en soi toutes nos parcelles, embrasser nos ombres et nos lumières, et croire en la totalité de notre être. Car c’est dans le souffle qui va du bas vers le haut, dans cette respiration intime, que naît la possibilité d’ouvrir nos ailes et d’entrer en mouvement dans notre propre univers. Peu importe que ce pas nous mène en avant ou en arrière : l’essentiel réside dans le mouvement lui-même.
J’ai longtemps cherché le divin en moi. Mais la réponse m’attendait depuis le commencement, cachée dans ce nom ancien, Elohim, qui réunit l’homme et la femme, l’action et la méditation, l’inspire et l’expire, le haut et le bas, la gauche et la droite.
Le divin est dans ce tout et dans cette unité. L’âme, par le souffle discret de l’intuition, murmure la voie à suivre pour aimer, pour servir, pour être. Ces mots pourraient paraître religieux ; ils ne le sont pas. Ils sont simplement d’une clarté bouleversante : nous sommes le miracle, et chaque jour nous le demeurons, chacun dans l’énergie unique qui nous habite. Le divin œuvre dans le boulanger qui pétrit le pain, dans la femme qui prépare un lieu afin qu’un autre y accomplisse son dessein. L’extraordinaire se cache dans le quotidien. Chaque être humain est à la fois cette simplicité et cette démesure.
Le divin n’est pas un temple figé : il palpite dans mes cellules, brûle au creux de mes entrailles, traverse mes peurs, mes joies, mes douleurs, mes rires. Chaque larme en porte l’éclat, et même le silence où s’éteint ma voix en retient une étincelle. Accueillir tout cela dans sa vérité, c’est accueillir le divin en soi.
La Bible dit : « Nous sommes poussière, et nous retournerons poussière ». Mais dans cette poussière vibre une étincelle éternelle. Le divin vit en nous, il émane de nous. Le nier, c’est éteindre la flamme fragile et précieuse qui nous habite.
Quand certains disent avoir été effleurés par la grâce divine, je comprends qu’il ne s’agit pas d’un don venu d’ailleurs, mais d’une rencontre intime, secrète, l’instant fragile où toutes nos polarités s’accordent, où nos ombres et nos lumières se rejoignent, où la dualité se fond en une seule vibration. C’est là, dans cette unité silencieuse, que la grâce s’éveille.
Non comme un miracle étranger, mais comme une source jaillissant du plus profond de nous-mêmes : le parfait équilibre, l’accord absolu entre le souffle et le silence, entre le ciel et la terre en nous.
Et peut-être que s’élever, ce n’est pas seulement tendre vers le ciel, mais descendre en soi, plonger dans cette mer intérieure où les vagues sont mémoire, chair et lumière.
Le divin ne nous attend pas au sommet d’une montagne lointaine, il se niche dans la paume d’une main, dans l’étreinte d’un silence, dans le rire d’un enfant qui éclaire une pièce obscure.
Il est ce fil invisible qui relie le visible et l’invisible, l’ombre et la clarté, l’instant qui passe et l’éternité qui demeure. À chaque respiration, nous sommes appelés à le reconnaître :
nous inspirons l’univers, nous expirons l’univers, et dans ce va-et-vient, nous devenons le souffle même de la création.
Nous cherchons des miracles spectaculaires, mais le miracle se cache dans le froissement d’une feuille, dans la chaleur d’un pain partagé, dans le pas discret de ceux qui accomplissent leur tâche sans témoin. Le monde est une cathédrale sans murs, et chaque être, une prière incarnée.
Ainsi, accueillir nos blessures, c’est accueillir une part du divin. Accueillir nos éclats de rire,
c’est l’entendre rire à travers nous. Accueillir nos larmes, c’est le sentir pleurer en nous.
Nous ne sommes pas séparés de Lui : nous sommes poussière, et pourtant nous brillons de son feu. Et dans ce paradoxe se révèle la vérité : nous sommes à la fois cendre et étoile, terre et ciel, limite et infini.
Alors, avançons dans ce mystère, non pour trouver le divin ailleurs, mais pour le reconnaître, à chaque pas, dans la danse secrète de la vie.
Je suis une cathédrale, je suis la demeure du seigneur…




Commentaires